L’Handicap comme Soupape de Sécurité pour le VALIDO-CENTRISME (?).
Les vacances de la Toussaint étaient arrivées, je venais juste, à la rentrée scolaire, d’être nommé au lycée pour handicapés moteurs de Vaucresson et j’étais allé me reposer dans un petit village ; où j’avais évidemment beaucoup à raconter, sur ce nouveau poste.
Sans que j’eu besoin de dire quoi que ce soit mes interlocuteurs prirent des mines de souffrance christique partagée et s’inquiétèrent de mes capacités de résistance : « Tu tiens le coup », « ça doit être vraiment dur » et entendant mes propos rassurants ils me dévisagèrent perplexes, incrédules mais admiratifs.
« Comment peux tu supporter, je t’admire de tenir » et ainsi de suite.
J’en vins presque à commencer à me prendre pour un héros ! Quoique mon mirobolant courage m’avait jusqu’ici échappé !
Motivé par tant d’admiration je me laissai aller, à des récits circonstanciés, de mes premières expériences : je racontai la maîtrise des jeunes du collège, dans le maniement de leurs fauteuils (manuels ou électriques) et leur plaisir à réaliser des prouesses quasi chorégraphiques ; j’évoquai les jeux de coeur des lycéens, où se mélangeaient dans les coins, handicapés et valides et comme indifféremment ; je parlais de la culture et de l’intelligence d’existence de certains de mes élèves handicapés (je nuançais mon enthousiasme en proclamant qu’il n’y avait pas plus de cons qu’ailleurs mais pas moins non plus : Je commençai ainsi à cultiver « L’humour crabe » comme disaient mes élèves !) ; je me félicitai des projet qu’ils osaient, tant du point scolaire que du point de vue professionnel et humain (tout en rappelant ( ?) que la société était faite pour les valides et très secondairement (mais alors très très) pour les handicapés).
Mes emballements militants ne m’empêchèrent pas de commencer à repérer chez mes interlocuteurs comme une gêne certaine, une désorientation patente et un début d’agacement ?
J’eu alors l’impression que tout cela, et pour eux « cela ne le faisait vraiment pas », « cela ne collait vraiment pas » ! Mais à quoi ?
Ils étaient déçus, et manifestement je commençais à leur déplaire.
J’essayais alors de leur expliquer – en partage offert de mes expériences – que certes être handicapé vous confronte à des empêchements certains, à des problèmes d’identité quant à la validité, à des discriminations de toutes sortes – enfin à beaucoup de difficultés et de souffrances mais que tout n’était pas négatif et sans espoir, que tout n’était pas radicalement tragique.
Je devins à leurs yeux beaucoup moins sympathique (depuis 1958 j’étais comme poisson dans l’eau dans ce village, j’en étais venu à faire partie du paysage aux époques de vacances) – je compris que pour eux j’avais désormais un cœur de pierre, absolument insensible aux grandes misères du l’Humanité !
Enfin je fus pardonné – j’avais dés cette époque, la renommé d’être, pour le moins original, pas mauvais bougre mais provocateur et un rien tordu. On oublia donc mon inhumanité mais surtout on oublia tout ce que j’avais tenté de faire partager. Comme si rien n’avait été dit : Paroles sans conséquence, leur savoir sur le Handicap – eux qui n’en avaient presque jamais rencontrés, d’handicapés, était bien plus crédible !
***
Les jours s’enfilèrent les uns à la suite des autres, en cette sempiternalité villageoise, des mois et des mois, puis je compris.
(Je compris d’abord que partout ailleurs cela aurait été comme ici – et qu’ainsi mes amis de là bas me pardonnent, un certain ton, ils ont réagi comme « n’importe qui », « n’importe où »).
Je compris que ce que j’avais pu tenter de leur dire ne pouvait pas compter, ne pouvait pas compter parce que ce qu’ils avaient tenté de me dire ne concernait pas mes élèves ou de quelconque handicapés réels mais eux-mêmes : Le Handicap pour eux, en eux, à leur risque et péril, dans leurs phantasmes et ainsi de suite. Ils n’avaient fait que me parlait d’eux et là leur savoir était plus pertinent que le mien !
J’aurais du mieux les écouter, je n’avais fait que les entendre : « Ah non ça moi jamais, je ne supporterais pas », « Comment font leurs parents ? ». Et puis le cœur de leurs réactions : « Tout cela remet les pendules à l’heure », « on a presque honte de nos petites misères », « cela fait du bien de relativiser ».
Oui cela fait du bien ! Tout est maintenant dit : Soupape pour supporter ses misères à soi : « y’a quand même plus malheureux que nous ». Et heureusement pour nous.
Il faut que leur misère soit infinie pour que nous puissions supporter les nôtres de misères finies. Mais cette misère infinie n’est pas la leur mais la leur pour nous – en nous.
Cette misère phantasmatique (qui ne présage rien de leurs misères, à eux, bien réelles cette fois) est ce qui rend supportable nos existences, ce qui les rend possible.


En effet. Alors du coup, le misérabilisme est un richo-centrisme ?
j’ai bien du mal avec cela ( au sens d’insister sur le malheur en faisant semblant de se projeter)
Autre chose ( ?) : j’aime beaucoup dans un des textes de présentation « Profession de Foi, Profession de MOI »